
DUKE
ELLINGTON (1899 - 1974)
par Patrick Pommier
Issu de ce qu’il est convenu d’appeler la "petite bourgeoisie de couleur"
(son père est fonctionnaire et, à l’occasion, maître d’hôtel), Edward Kennedy
Ellington voit le jour à Washington le 29 avril 1899, deux ans avant Louis Armstrong,
quelques années après l’invention des techniques d’enregistrement du son et
quelques années avant le jazz… A l’âge de huit ans, il reçoit ses premières
leçons de piano et, à quatorze, il entreprend des études d’art décoratif, pour
lesquelles il semble montrer un réel talent. C’est à cette époque que son élégance
et ses manières raffinées lui valent le surnom (ironique ?) de "Duke".
Rapidement il s’oriente vers la musique, d’abord comme pianiste adepte du style
"stride" dans la lignée de Fats Waller, James P. Johnson et surtout
Willie Smith, auquel il rendra hommage à de multiples reprises. Mais, comme
le souligne une phrase attribuée à Billy Strayhorn et souvent citée : "Duke
joue du piano, mais son véritable instrument, c’est l’orchestre". C’est
donc comme chef d’orchestre, compositeur et arrangeur qu’il marquera l’histoire
de la musique.
Après avoir participé à quelques petites formations, il prend la direction de
son premier ensemble, "The Washingtonians", en 1924. En décembre 1927,
l’orchestre de Duke Ellington devient la formation attitrée du plus célèbre
dancing de Harlem, le Cotton Club. Il se compose alors de dix musiciens, dont
le tromboniste Joe Nanton, le banjoïste et guitariste Fred Guy, le batteur Sonny
Greer et le saxophoniste baryton Harry Carney, qui allaient rester sans discontinuer
aux côtés d’Ellington pendant respectivement 20, 24, 31 et… 47 ans ! Dès l’année
suivante, le saxophoniste alto Johnny Hodges rejoindra la formation, dont il
constituera l’un des piliers jusqu’à sa mort en 1970, avec une unique interruption
de 1951 à 1955. Le contrat avec le Cotton Club prend fin en 1931, mais l’orchestre
d’Ellington continuera à s’y produire régulièrement jusqu’en 1938. Au cours
de cette période, il enchaîne les succès, créant un style expressionniste original,
le style "jungle", caractérisé entre autres par un usage fréquent
de sourdines en caoutchouc (wa wa) et l’entrelacement de l’agressivité des cuivres,
de la douceur des anches et, parfois, de la voix humaine. Les titres enregistrés
à l’époque témoignent de cette référence aux origines africaines du jazz et
des Noirs américains : Black and Tan Fantasy (1927), Black Beauty
(1928), Jungle Jamboree (1929), Jungle Blues (1930), Echoes
Of The Jungle (1931)… A partir de 1933 Duke Ellington commence, avec des
concerts à Londres et Paris, à enchaîner les tournées qui, jusqu’à la fin de
sa vie, le conduiront dans toutes les parties du monde.
A la fin des années trente et au début des années quarante, l’orchestre connaît
son deuxième âge d’or, avec l’arrivée de jeunes musiciens surdoués. On citera
en premier lieu le pianiste, compositeur et arrangeur Billy Strayhorn, qui allait
jouer le rôle d’alter ego d’Ellington pendant presque trente ans (à sa mort,
en 1967, Duke lui rendra un superbe hommage en lui dédiant le disque "…And
His Mother Called Him Bill"). Parmi les autres arrivants on peut signaler
le saxophoniste ténor Ben Webster, le trompettiste et violoniste Ray Nance,
le clarinettiste Jimmy Hamilton et surtout le contrebassiste Jimmy Blanton.
Bien qu’il n’ait passé que deux courtes années dans l’orchestre (il devait mourir
de tuberculose en 1942, à l’âge de vingt-quatre ans) ce dernier est considéré
comme l’émancipateur de l’instrument, jusqu’alors cantonné à un rôle rythmique
et harmonique et dont il fit un instrument d’improvisation mélodique. Les chefs-d’œuvre
se succèdent : Ko-Ko, Cotton Tail, In A Mellotone,
Conga Brava, Bojangles, Jack The Bear, Concerto
For Cootie, All Too Soon en 1940, Take The A Train, Things
Ain’t What They Used To Be, The C Jam Blues en 1941, Perdido
en 1942… En comparaison, la seconde moitié des années quarante et la première
des années cinquante apparaissent comme une période "creuse" de l’orchestre.
Celui-ci est cependant loin d’être inactif, multipliant concerts (en particulier
au Carnegie Hall de New York) et enregistrements. Duke Ellington se lance dans
la composition de longues suites orchestrales : Perfume Suite en 1945,
Deep South Suite en 1946, Liberian Suite en 1947, Controversial
Suite en 1951… En 1953 (à 54 ans !) il enregistre son premier disque en
trio, le sublime "Piano Reflections".
En 1956, il triomphe au Festival de Newport, en particulier grâce à une interprétation
de Diminuendo And Crescendo In Blue au cours de laquelle le saxophoniste
ténor Paul Gonsalves prend vingt-sept chorus de suite ! L’orchestre bénéficie
alors d’une notoriété retrouvée. Ses tournées l’emmènent dans le monde entier
et inspirent à son chef de nouveaux chefs-d’œuvre : Queen’s Suite (1959),
Far East Suite (1964), Virgin Islands Suite (1965), La
Plus Belle Africaine (1967), The Latin American Suite (1970),
Goutelas Suite (1971)… Duke Ellington cumule à cette époque les honneurs
et les récompenses. Il continue à diriger son orchestre et à composer, notamment
de la musique sacrée (In The Beginning God), qu’il interprète à plusieurs
reprises dans divers lieux de culte en Amérique du Nord et en Europe. Il enregistre
aussi quelques albums en trio ou en duo, comme "Piano In The Foreground"
en 1961, "Money Jungle" (avec Charles Mingus et Max Roach) en 1962,
"The Pianist" en 1966 ou "This One’s For Blanton" en 1972
(avec le contrebassiste Ray Brown). Il grave également des disques en compagnie
de Louis Armstrong, Count Basie, Coleman Hawkins, Dizzy Gillespie, John Coltrane,
Ella Fitzgerald… Après une dernière tournée européenne à la fin de l’année 1973,
Duke est hospitalisé à New York en avril 1974. Il projette alors une nouvelle
tournée aux Bermudes. Celle-ci ne verra jamais le jour, la pneumonie emportant
à l’aube du 24 mai de cette même année celui qui fut sans doute l’un des plus
grands génies de la musique, toutes catégories et époques confondues.